Publié le 07-07-2026
Tabac : le vrai scandale n'est pas la cigarette, c'est le silence qui l'entoure
Il y a quelque chose de profondément absurde dans la manière dont nous traitons, depuis des décennies, la question de la cigarette.

Nous multiplions les avertissements sur les paquets, nous organisons une journée mondiale sans tabac une fois par an, nous légiférons, nous interdisons et pourtant, nous continuons à laisser des millions de fumeurs livrés à eux-mêmes, sans la moindre information claire sur ce qu'ils inhalent, sur comment ils peuvent arrêter efficacement de fumer, sur les alternatives qui existent, ou encore sur les raisons réelles pour lesquelles la cigarette tue.
Ce n'est pas seulement un échec de santé publique. C'est un échec de l'information.
Un désert informationnel, au sens propre
C'est l'expression qu'employait récemment Saâd Benmansour, directeur éditorial du quotidien marocain « Aujourd'hui Le Maroc », lors d'un panel consacré à la place du consommateur dans le débat sur la réduction des risques liés au tabac.
« Désert informationnel » : l'image est forte, mais elle est juste. Pendant près de trente ans, ce fumeur devenu journaliste n'avait jamais entendu personne lui expliquer, simplement, que le véritable poison de la cigarette n'est pas la nicotine, mais la combustion. Trente ans de silence, comblés au hasard d'un reportage professionnel, et non par une politique de santé publique digne de ce nom.
Faut-il s'en étonner ? Dans bien des sociétés, à commencer par la société marocaine, le tabac reste un tabou presque intime. Benmansour le dit sans détour : cheveux blancs ou pas, il ne fume toujours pas devant ses parents. Comment voulez-vous qu'une information scientifique, rigoureuse et nuancée, circule normalement sur un sujet que l'on préfère taire en famille ? Le silence culturel a fait le lit du silence sanitaire.
Le droit à l'information n'est pas un supplément d'âme
Ouadia Madih, président de la Fédération des associations de consommateurs du Maroc, a rappelé une évidence trop souvent oubliée : sans information fiable, il n'existe pas de droit au choix. Ce n'est pas un détail juridique, c'est un principe fondateur de toute protection du consommateur.
Or que constate-t-on ? Un cadre réglementaire existe désormais, la norme marocaine encadrant les produits alternatifs, entrée en vigueur en février dernier, en est la preuve. Mais ce cadre reste largement ignoré du grand public, cantonné aux colloques, aux experts et aux initiés. Une réglementation que personne ne connaît vaut à peine mieux qu'une réglementation qui n'existe pas.
Interdire ne suffit pas à faire disparaître le risque
L'intervention de Mazen Saleh, du think tank américain R Street, mérite qu'on s'y arrête, tant elle vient percuter certaines évidences bien commodes. Aux États-Unis, laboratoire naturel grâce à ses cinquante législations locales, les faits sont têtus : quand un État restreint l'accès aux produits à risque réduit, les ventes n'y chutent pas parce que les fumeurs renoncent, elles se déplacent vers l'État voisin, ou vers le marché non réglementé, sans aucun contrôle de qualité ni de sécurité. Prohiber, c'est trop souvent se donner bonne conscience sans changer le comportement réel des gens. Une politique publique qui ignore ce que les fumeurs font réellement et non ce qu'on voudrait qu'ils fassent, est une politique qui échoue par construction.
La responsabilité, en réalité, est collective
Ce que ce panel donne à voir, c'est une chaîne de responsabilités qui se répondent : aux pouvoirs publics de réguler intelligemment et de contrôler sérieusement, en distinguant les produits selon leur niveau de risque réel plutôt que de tout mettre dans le même sac ; aux associations de consommateurs de faire sortir l'information des colloques pour qu'elle atteigne enfin le grand public ; aux médias, enfin, de refuser à la fois le silence complice et le sensationnalisme facile.
Sur ce dernier point, Saâd Benmansour a une formule qui devrait s'afficher dans toutes les rédactions : informer ne suffit plus, il faut expliquer. Donner les clés de lecture. Résister à la tentation du titre choc quand le sujet touche à la vie des gens. C'est une exigence journalistique, mais c'est aussi, tout simplement, une exigence de santé publique.
Car au fond, la question n'est pas de savoir si les fumeurs doivent arrêter, bien sûr qu'ils le doivent, idéalement. La vraie question est de savoir si on leur en donne réellement les moyens, en leur disant la vérité, toute la vérité, sur ce qu'ils consomment et sur ce qui existe d'autre. Tant que la réponse sera non, le silence continuera de tuer, bien plus efficacement que n'importe quelle cigarette.
