Publié le 07-07-2026
Le cancérologue qui a fait chuter les ventes de cigarettes et qui ne croit plus aux interdictions
Portrait d'une intervention. Ancien conseiller de Jacques Chirac, ancien président de l'Institut national du cancer, le Pr Khayat a passé cinquante ans à combattre le cancer. Lors d'un panel consacré à la nicotine en marge de l’évènement Technovation organisé le 24 juin dernier à Rabat au Maroc, il a livré un constat sans détour sur l'échec des politiques antitabac et sur ce qui, selon lui, pourrait enfin fonctionner.
Portrait d'une intervention. Ancien conseiller de Jacques Chirac, ancien président de l'Institut national du cancer, le Pr Khayat a passé cinquante ans à combattre le cancer. Lors d'un panel consacré à la nicotine en marge de l’évènement Technovation organisé le 24 juin dernier à Rabat au Maroc, il a livré un constat sans détour sur l'échec des politiques antitabac et sur ce qui, selon lui, pourrait enfin fonctionner.

l y a des voix qui portent parce qu'elles savent de quoi elles parlent, et il y a des voix qui portent parce qu'elles ont vu, de près, ce dont elles parlent tuer. Celle du tunisien Pr Khayat appartient aux deux catégories à la fois.
Ancien chef de service à la Salpêtrière pendant trente ans, ancien président de l'Institut national du cancer, ancien directeur de la Société américaine de cancérologie, conseiller du directeur général de l'OMS, fondateur de la Journée mondiale contre le cancer : l'homme qui a pris la parole lors du panel ‘’ Conversation sur la compréhension de la nicotine’’ en nicotine en marge de l’évènement Technovation organisé le 24 juin dernier à Rabat au Maroc, n'est pas un porte-voix de l'industrie.
C'est un médecin qui a passé cinquante ans à regarder le cancer dans les yeux et qui vient aujourd'hui dire une chose que peu de ses pairs osent formuler aussi frontalement : nos politiques de lutte contre le tabagisme ont échoué, et il est temps de l'admettre.
Un ennemi qui gagne du terrain
Le cancer est devenu la première cause de mortalité dans le monde, rappelle Khayat, et singulièrement en Europe. En France, un homme sur deux et une femme sur trois en seront un jour atteints. Le nombre de cas double, selon l'OMS, tous les vingt ans : vingt millions de nouveaux cas recensés en 2020, dix millions de morts, davantage que la tuberculose et le paludisme réunis.
Mais ce que Khayat martèle, c'est que le cancer n'est pas seulement la première cause de mortalité : c'est la première cause de mortalité prématurée. Il ne prend pas les vieillards au terme d'une vie longue ; il prend les femmes, les maris, les enfants, les parents, au milieu de leur vie active et avec eux, il prive les nations de leurs forces productives, à un moment où le coût des traitements, immunothérapies et thérapies ciblées en tête, explose, et où le cancer, autrefois foudroyant, est devenu pour beaucoup une maladie chronique que l'on traite pendant des années.
Aucun système de santé, dit-il sans détour, pas plus la France que la Tunisie, ne pourra indéfiniment en absorber la facture. La seule issue, martèle-t-il, est la prévention. Et la première cause de cancer dans le monde, en 1990 comme en 2023, reste inchangée : le tabagisme.
Et c'est là que l'intervention devient une confession, car Khayat ne parle pas en théoricien. Il parle en artisan d'une politique qu'il a lui-même mise en œuvre, et qu'il considère aujourd'hui comme un échec. Conseiller de Jacques Chirac pendant cinq ans, il a fait grimper le prix du paquet de cigarettes de 3,40 à 5 euros en deux ans. Résultat immédiat : 1,8 million de fumeurs en moins, les ventes de Philip Morris en France chutant de 80 à 55 milliards d'unités.
« À cause de moi, ou grâce à moi », glisse-t-il, avec cette ironie propre à ceux qui ont vu leurs propres victoires se déliter. Car deux ans plus tard, la majorité de ces fumeurs étaient revenus au tabac. Paquets neutres, messages sanitaires, interdiction d'affichage chez les buralistes : rien n'y a fait. Si ces stratégies avaient fonctionné, argumente-t-il avec la rigueur froide du clinicien, la cigarette, première cause de cancer en 1990, ne le serait plus en 2023. Il l'est toujours. Le verdict est sans appel, venant d'un homme qui a eu le pouvoir d'agir et qui l'a exercé jusqu'au bout de sa logique : « Ce n'est pas le cancer que les gens veulent, c'est la nicotine. Et pour l'obtenir, ils fument. »
Le mythe génétique, et l'autre mythe
Avant d'aborder les solutions, Khayat s'attaque à deux idées reçues qui, selon lui, faussent tout le débat. La première : l'idée que le cancer serait avant tout une affaire de gènes, une fatalité familiale. Faux, tranche-t-il : seuls 5 % des cancers sont d'origine génétique. Les 95 % restants proviennent de nos modes de vie, ce que nous respirons, ce que nous mangeons, ce à quoi nous nous exposons.
La seconde idée reçue, plus insidieuse encore, concerne directement le sujet du jour : la nicotine causerait le cancer. Khayat raconte, avec un sens aigu de la démonstration par l'exemple, avoir demandé à une salle de médecins à Mexico qui pensait la nicotine cancérigène : 90 % des mains se sont levées. En Tunisie, deux mois plus tôt : la salle entière. Ici, au Maroc : personne.
Sa réfutation tient en une question simple, adressée à ses confrères : « Depuis quarante ans, nous prescrivons à nos patients des gommes et des patchs de nicotine. Aurions-nous, en connaissance de cause, prescrit une substance cancérigène à nos malades pendant quarante ans ? » Le Centre international de recherche sur le cancer, précise-t-il, ne classe pas la nicotine parmi les substances cancérigènes. Ce n'est pas la nicotine qui tue. C'est ce qu'on brûle pour l'obtenir.
L'explication qu'il donne du mécanisme est d'une simplicité presque désarmante pour un oncologue de ce niveau : brûler des feuilles de tabac produit le même type de réaction chimique que noircir une aubergine sur un barbecue.
La fumée de tabac contient 6 000 à 7 000 susbtances, dont une centaine sont potentiellement cancérigènes et une quatre-vingtaine réellement cancérigènes, le benzène en tête. Khayat illustre son propos par le souvenir d'un patient, l'un des plus grands chanteurs français, atteint d'un cancer du poumon à petites cellules, un cancer qui ne touche presque exclusivement que les fumeurs.
L'homme jurait n'avoir jamais fumé de cigarette. Il fumait trente joints de cannabis par jour. « On pense le cannabis naturel, inoffensif, parce que ce sont des feuilles, des herbes. Mais quoi que l'on brûle, la fumée contient des produits cancérigènes. »
Pourquoi l'interdiction ne marche jamais
Face à ce constat, la tentation est toujours la même : interdire. Khayat convoque l'histoire pour la disqualifier. La prohibition de l'alcool aux États-Unis dans les années 1920 a nourri les mafias avant d'être abandonnée en 1933. La France d'aujourd'hui, où le paquet dépasse 12 euros, voit fleurir un trafic de cigarettes de contrebande que les douanes peinent à endiguer.
Ni l'interdiction ni la hausse des prix n'ont fait reculer durablement le tabagisme. Il faut, dit-il, des alternatives qui répondent à ce que cherche réellement le fumeur : un rituel, et de la nicotine sans la combustion qui l'accompagne. La preuve la plus solide dont il dispose est suédoise : depuis cinquante ans, les hommes suédois sont passés massivement au snus, un sachet de tabac oral sans combustion.
Résultat : une mortalité masculine liée au tabac d'environ 150 pour 1 000 par an en Suède, contre 700 en Hongrie. Et pour couper court à l'objection d'une prédisposition génétique favorable, Khayat pointe les femmes suédoises, qui n'ont pas adopté le snus : leur mortalité liée au tabac reste, elle, comparable à celle des autres Européennes. La différence, ce n'est pas la Suède. C'est le sachet.
Interrogé sur la défiance légitime que suscite une entreprise du tabac se présentant en acteur de santé publique, Khayat ne se dérobe pas, il a lui-même été, dit-il, l'un des plus farouches opposants à Philip Morris dans son pays.
Sa réponse est personnelle, presque provocante : sa machine à café, chez lui, est une Krups, une entreprise qui fabriquait des canons pour l'armée allemande, des canons qui ont tué des millions de Juifs. Sa voiture est une Volkswagen, qui produisait celles d'Hitler. « Une entreprise peut changer. Krups ne fabrique plus de canons, elle fabrique des machines à café. »
Le jugement n'est pas une absolution complaisante ; c'est un pari pragmatique, celui d'un médecin qui préfère mesurer les résultats sanitaires plutôt que de rejuger indéfiniment les intentions passées.
Interrogé enfin sur des usages plus régionaux tels que le qat marocain, la chemma algérienne, ou encore chicha, perçue comme sociale et inoffensive parce que « froide », Khayat ne fait aucune distinction.
Ces produits traditionnels sont eux aussi cancérigènes, en particulier pour les cancers de la tête, du cou et de la bouche. Une session de chicha de deux heures, précise-t-il, équivaut en risque cancérigène à un paquet de cigarettes entier.
« Il n'existe pas de moment sans risque dès lors que l'on parle de fumée ou de tabac à chiquer. » Le raisonnement qui vaut pour la cigarette vaut, sans exception culturelle, pour tout ce qui se fume ou se chique dans la région.
La dernière phrase
À qui lui demande, pour finir, quel message laisser à la salle, l'homme qui a consacré cinquante ans de sa vie à combattre le cancer ne cherche pas la formule savante. Il répond en deux mots, ceux d'un médecin qui sait qu'au fond, tout le reste n'est que stratégie pour y parvenir : « Ne fumez pas. »
