Publié le 21-05-2026
Ferid Belhaj : pourquoi la Tunisie a décroché face aux dragons asiatiques ?
Ce jeudi 21 mai 2026, Tunis vibrait au rythme des débats stratégiques de la nouvelle édition du Forum de L'Économiste maghrébin.

Soixante ans après avoir été au coude-à-coude avec les futurs dragons de l'Asie du Sud-Est, la Tunisie se cherche un nouveau souffle. Entre protectionnisme stérile, omniprésence de l’État et réformes sous perfusion, l'économiste Ferid Belhaj livre, depuis Washington, une analyse lucide et percutante des forces et des dérives d'un modèle de développement à bout de souffle. Retour sur un diagnostic capital pour l'avenir du pays.
L'élan brisé : Quand la Tunisie talonnait l'Asie du Sud-Est
Au milieu des années 1960, la Tunisie post-indépendance affichait une ambition démesurée et un volontarisme d’État exemplaire. Porté par une élite visionnaire, le pays affichait un taux d’investissement proche de 40 % du PIB.
« La Tunisie était non seulement sur la ligne de départ d’un développement assumé, elle était même en pole position par rapport aux pays du Sud-Est asiatique », rappelle Ferid Belhaj.
Modernisation agricole, planification rigoureuse, accès universel à l'éducation et émancipation des femmes via le Code du statut personnel : les bases d'un décollage économique étaient posées. Pourtant, soixante ans plus tard, le constat est édifiant. Alors que les dragons asiatiques dominent l'industrie 4.0 et la technologie mondiale, le modèle tunisien, lui, s'est essoufflé.
Le piège du protectionnisme et des rentes de situation
Pour pallier le manque de capitaux privés à l'origine, l'État a joué les partenaires, créant une classe de « capitalistes sans capitaux » par le biais du secteur bancaire public. C'est à ce moment que le choix stratégique de la substitution aux importations a été privilégié, protégé par des barrières douanières strictes. Une erreur tactique sur le long terme, selon l'économiste.
« En vérité, la protection ne se justifie et n'est utile que si elle est limitée dans le temps ». En figeant cette protection, la Tunisie a vu naître des rentes de situation et des profits de monopole. Privées de la nécessité d’être compétitives ou d'innover, bon nombre d'entre elles ont fini par peser lourdement sur les finances publiques. Les rendements de ces entreprises « cachaient mal leur manque d’efficacité et d’efficience, et le coût économique pour la collectivité ».
Du choc pétrolier aux thérapies de choc du FMI
Si la décennie 1970 reste gravée comme une période de croissance malgré le choc pétrolier de 1973, les années 1980 ont marqué un coup d'arrêt brutal. Crise de la dette, déficits jumeaux et déclin des premières entreprises publiques ont forcé le pays à appeler le FMI au chevet de l'économie nationale dès 1984-1985.
La suite est une succession de cycles bien connus : une thérapie de cheval imposée (moins d'État, moins de subventions, plus d'exportations), suivie d'un sursaut économique éphémère au début des années 2000. Mais les ajustements cliniques en marge n'ont pas suffi à traiter le mal structurel, menant inexorablement au naufrage économique de décembre 2010.
Perspectives : Comment combler le fossé ?
Aujourd'hui, la question fondamentale demeure : comment expliquer ce décrochage alors qu'aucun frein culturel n'entravait le développement de la Tunisie ? Faut-il y voir une supériorité du modèle asiatique fondé sur la discipline, le respect de l'autorité et l'obsession de la stabilité ?
Pour Ferid Belhaj, la réponse réside dans la capacité à sortir des logiques de court terme et des réformes de façade. L'ouverture aux Investissements Directs Étrangers (IDE) et la création d'entreprises offshore à vocation purement exportatrice ont été des bouées d'oxygène, mais elles ne concernent qu'une partie de l'économie.
Pour que la Tunisie retrouve les chemins d'une croissance inclusive et pérenne, elle doit impérativement réformer son modèle : briser les rentes, stimuler l'innovation et redéfinir le rôle de l'État, non plus comme un gestionnaire omniprésent, mais comme un stratège et un garant de la compétitivité globale. Le défi n'est plus seulement de respirer, mais de bâtir une économie capable de tenir la distance face à la concurrence internationale.
