Publié le 20-05-2026

Hédi El Mechri : 70 ans après l’indépendance, le grand débat sur les choix économiques de la Tunisie

À l’occasion du Forum de L'Economiste Maghrébin consacré aux 70 ans de l’indépendance tunisienne, Hedi El Mechri, directeur du magazine, a livré une lecture lucide et sans détour du parcours économique du pays.



Hédi El Mechri : 70 ans après l’indépendance, le grand débat sur les choix économiques de la Tunisie

Entre fierté des acquis, interrogation sur les choix stratégiques et comparaison avec les “dragons asiatiques”, son intervention ouvre un débat fondamental : pourquoi la Tunisie, pourtant bien partie, n’a-t-elle pas connu la même trajectoire de croissance que certaines économies asiatiques ?

Une Tunisie qui partait en “pole position”

Dès le début de son intervention, Hedi El Mechri rappelle une réalité souvent oubliée : la Tunisie disposait, au lendemain de l’indépendance, d’atouts majeurs. « Nous étions sur la même ligne de départ… même en “pole position” par rapport à des pays que l’on considère aujourd’hui comme les dragons asiatiques. »

Selon lui, la Tunisie avait même pris de l’avance sur des pays comme la Corée du Sud, Singapour ou encore Taïwan, notamment grâce à des réformes audacieuses engagées très tôt après 1956. Il cite en particulier la promulgation du Code du Statut Personnel, la généralisation de l’éducation et la politique de maîtrise démographique comme des décisions structurantes.

« En 1956, avec le Code du Statut Personnel, nous avons doublé nos capacités de développement. Au lieu d’avoir uniquement l’homme qui travaille, nous avons eu l’homme et la femme. » Pour Hedi El Mechri, ces réformes ont permis à la Tunisie de bâtir très tôt un capital humain solide, bien avant certains pays asiatiques aujourd’hui leaders mondiaux.

Le choix du modèle économique remis en question

Mais alors, pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas transformé cette avance en puissance économique durable ?

Le directeur de L’Economiste Maghrébin estime que le véritable tournant réside dans le modèle de développement adopté dans les années 1960. « Nous avons choisi un modèle basé sur la substitution aux importations. Nous voulions tout produire nous-mêmes et protéger notre économie. »

Cette stratégie protectionniste, pensée pour préserver l’économie nationale, aurait finalement limité la compétitivité et freiné l’ouverture à la concurrence internationale. « Nous avons protégé notre économie plus longtemps qu’il ne le fallait. »

Selon lui, cette orientation a progressivement conduit à des déséquilibres économiques : accumulation de dettes, déficit budgétaire et ralentissement de la dynamique de croissance.

Les années 70 : une décennie dorée souvent oubliée

Hedi El Mechri rappelle néanmoins que la Tunisie a connu une période particulièrement florissante durant les années 1970. « Entre 1970 et 1980, nous avons vécu pratiquement “les dix années glorieuses”. »

Il révèle même que le pays aurait atteint, à un moment donné, des niveaux de croissance exceptionnels. « La Tunisie a enregistré jusqu’à 17 % de croissance. »

Des chiffres rarement évoqués aujourd’hui, selon lui, notamment par crainte à l’époque de voir diminuer certaines aides internationales. Mais cette embellie n’a pas duré. Quelques années plus tard, les mêmes difficultés structurelles réapparaissent : dette, déficit et dépendance économique.

L’effet du contexte international

L’analyse de Hedi El Mechri ne se limite pas aux seuls choix internes. Il insiste également sur le poids du contexte géopolitique et économique mondial.

Alors que les économies asiatiques bénéficiaient d’un environnement extrêmement dynamique, entre le Japon et la Californie, la Tunisie évoluait dans un bassin méditerranéen beaucoup moins porteur. « La Méditerranée n’était pas un espace de forte croissance ni d’investissements massifs. »

Il évoque également le choc pétrolier de 1973 et le ralentissement durable de l’Europe, principal partenaire économique de la Tunisie. « L’Europe stagnait autour de 2 % ou 3 % de croissance, et notre propre croissance restait liée à cette dynamique. »

Un débat qui reste plus actuel que jamais

Au-delà du bilan historique, cette intervention pose une question centrale pour l’avenir : quels choix économiques la Tunisie doit-elle faire aujourd’hui pour éviter de reproduire les mêmes limites ?

Le Forum de L'Economiste Maghrébin remet ainsi au cœur du débat public des sujets essentiels : le modèle de développement, la place de l’État, la compétitivité, l’ouverture économique et la valorisation du capital humain.

Soixante-dix ans après l’indépendance, le constat de Hedi El Mechri résonne comme un appel à repenser la stratégie nationale avec lucidité, ambition et vision à long terme.



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