Publié le 16-02-2026

Anis Lassoued : ''Enda a été le déclic qui a permis à Moez de briser les chaînes du silence''

Après neuf ans de travail et d'accompagnement, le film "Les Frontières de Dieu" voit enfin le jour pour raconter l'histoire de Moez Cheriti. Loin d'être un simple fait social, c’est une odyssée humaine en quête d'une "image maternelle" disparue. Dans cet entretien, le réalisateur Anis Lassoued révèle comment l'art est devenu une bouée de sauvetage pour un jeune homme ayant défié les "amputations de l'enfance" par la confiance et la créativité.



Anis Lassoued : ''Enda a été le déclic qui a permis à Moez de briser les chaînes du silence''

Neuf ans d'attente : L’éthique du cinéaste avant sa caméra

Le film "Les Frontières de Dieu" (sortie 2024) n'est pas un simple documentaire ; c’est une expérience d'écoute profonde entamée en 2015. Anis Lassoued souligne que le délai de sortie était un choix éthique avant tout :

« J'ai connu Moez alors qu'il n'avait que onze ans. Malgré l’obtention de toutes les autorisations, j'ai décidé de ne sortir le film qu'à sa majorité. Il était crucial que Moez décide lui-même du moment où il affronterait le monde avec son histoire. »

La quête de la mère : Une "amputation" qui dépasse l’imaginaire

Le film traite de la question des enfants nés hors mariage, ce que Lassoued appelle les "enfants de l'amputation". Cependant, l'œuvre s'éloigne des clichés sociétaux pour se focaliser sur la psychologie interne : comment un enfant qui n'a jamais vu le visage de sa mère construit-il son image ?

Lassoued explique : « Le film tente de voir le monde à travers les yeux de Moez. La construction de la mère dans son imaginaire manquait de traits, faisant de sa quête intérieure un voyage philosophique et artistique unique. »

"Enda Inter-Arabe" : Le lieu où Moez a découvert ses énergies

C’est l'institution "Enda" qui a conduit le réalisateur vers Moez, et non l'inverse. Lassoued reconnaît le rôle fondamental de l'organisation dans le forgeage de la personnalité de son protagoniste :

« C’est Moez qui m’a fait découvrir Enda. Grâce à ses clubs, il a pu se comprendre à travers le psychodrame. Enda l’a aidé à canaliser son énergie et à savoir où la diriger. Cela a eu un impact majeur sur sa confiance en soi et sa libération du silence. »

L’art comme acte de libération : Du silence au chant

Le voyage de Moez ne s'est pas arrêté au cinéma, il a atteint la musique. Le film culmine avec un clip vidéo où Moez participe à la composition et aux paroles avec l'artiste Hamza, ce que le réalisateur considère comme une "fin heureuse" face au silence.

Lassoued commente : « Nos sociétés arabes souffrent encore du complexe de la "pureté totale" et de la stigmatisation sociale. Grâce à l’art, Moez s’est libéré de la peur de la confrontation. Aujourd'hui, il est sincère avec lui-même et avec les autres ; il n'a plus honte de son passé. »

Distinctions internationales et message aux générations

Le film a commencé son parcours à Oman (Prix du Jury au Festival International de Mascate) avant de parcourir le monde arabe et l’Afrique. Mais pour Anis Lassoued, le vrai succès est l’impact sur les jeunes et les parents :

« Ce film s’adresse à toute personne souffrant d’une "amputation" dans sa vie, qu’il s’agisse d’un divorce, d’une guerre ou d’un deuil. Moez a triomphé de son destin par la sincérité. C’est une invitation générale à briser le mur du silence. »

L’art face aux tabous

"Les Frontières de Dieu"ouvre de nouvelles perspectives sur le rôle du cinéma documentaire dans la transformation des destins. Moez n'est plus un simple "numéro" dans les registres sociaux, il est devenu un créateur qui affronte la société avec une identité affirmée.



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