Publié le 13-01-2010

Rencontre avec Coes d’Aien Aristeuein

Le blogueur s’appelle, Coes. le blog s'intitule Aien Aristeuein. Il n’est peut-être pas très connu sur la blogosphère, pourtant il est l’un des plus intéressants. Un apprenti funambule comme il se décrit, qui tente de marcher sur les traces de Montaigne, avec sa « version moderne » des Essais. Rencontre avec un blogueur, aussi impliqué que détaché de sa société.

 



Rencontre avec Coes d’Aien Aristeuein

Le blogueur s’appelle, Coes. Le blog s'intitule Aien Aristeuein (explication du nom ici).Il n’est peut-être pas très connu sur la blogosphère, pourtant il est l’un des plus intéressants. Un apprenti funambule comme il se décrit, qui tente de marcher sur les traces de Montaigne, avec sa « version moderne » des Essais. Rencontre avec un blogueur, aussi impliqué que détaché de sa société.

Qui se cache derrière Coes ?

Un jeune homme de 29 ans, travaillant dans le secteur bancaire, originaire de Tabarka, et très fière de l’être. En fait, à mes yeux, c’est la plus belle ville de Tunisie voire même de la Méditerranée. Je déteste la normalité au sens commun, et je ne prétends jamais être modeste !

Qu’est-ce qui t’a poussé à créer un blog ?

C’est Montaigne qui m’a poussé à créer ce blog ! En fait je m’intéresse beaucoup à cet essayiste. Fils d’un artisan, devenu membre du Parlement, il a tout lâché à 37 ans pour se consacrer à ses Essais. Et je me dis que si Montaigne était de notre époque, il aurait fait un blog (ndlr : au lieu des Essais) où il livrerait ses pensées au jour le jour. D’ailleurs, je pense que son livre est très actuel aujourd’hui. Je m’explique : Le monde arabo-musulman vit sur un fond de guerre qui parasite le quotidien, d'où l'existence d'une coupure entre le réel et le fond. C’est presque le même contexte que vivait Montaigne lorsqu’il a écrit les Essais : guerre entre protestants et catholiques, pouvoirs centraux (Espagne et France). Dans ses Essais, il percevait que le monde change et se recentre sur l’homme : comment sortir du fond historique et se replacer dans le nouveau monde.

Qu’est-ce que tu veux dire par « coupure entre le réel et le fond » ?

Notre vécu quotidien est celui de n’importe quelle autre personne vivant aux Etats-Unis. Le fond historique, lui, date de quelques siècles. Il suffit d’intégrer le changement et de l’accepter. Tout le monde sait lire, écrire, et utiliser les TIC. Coupons le fond historique et intégrons (dans l’esprit) le nouveau monde. D’ailleurs, les pays du Golf sont l’exemple parfait de dichotomie : des références très anciennes avec un téléphone 3G à la main.

Tu cites l’exemple des pays du Golf, mais ne penses-tu pas que même en Tunisie, on commence à faire marche arrière, exemple : le port du voile…

Selon l’analyse de Hegel, l’histoire est un mouvement qui se déploie. On ne peut pas faire marche arrière, donc on stagne. Cette stagnation est un signe de repli identitaire que je qualifie de réaction allergique et de crispation, car on sent que c’est le moment de passer à autre chose. Il faut être disposé à changer, certaines personnes ne le sont pas.

Ce que personnellement, je trouve intéressant dans ton blog, c’est ton indépendance des clichés et idées reçues, malgré le fait que tu parles souvent de politique. Comment tu fais  pour être aussi détaché ?

Etre détaché, c’est balayer un spectre sur l’idée centrale. Pour ce faire, il faut lire et s’informer. La politique n’est pas un nouveau né. Elle n’est pas née avec le web. En Tunisie, tout le monde prétend tout connaître, mais ce n’est pas le cas ; on n’a pas de culture politique, on ne lit pas l’histoire, on ne s’informe pas sur la Révolution française ou sur l’Histoire américaine. Remarque : la constitution américaine m’intéresse beaucoup, mais elle est différente de la notre, pourtant on utilise les mêmes termes (liberté, démocratie, élections, etc.) Il faut prendre le temps de s’informer là dessus, et ensuite d’en parler. La philosophie, c’est quelque chose de très important aussi: si ce n’est pas son concept, c’est l’idée, si ce n’est pas l’idée, c’est la méthode, si ce n’est pas la méthode, c’est l’analyse. Même dans la vie privée, cela peut donner des atouts.

On perçoit vite que t’es féru de philosophie. D’ailleurs, on regardant les catégories de ton blog ; Considérations inactuelles (comme les 4 œuvres de Nietzsche), Considérations actuelles (on peut penser à Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort de Freud), s’agit-il de tes maîtres-penseurs ?

Tiens, je n’y ai pas pensé ! C’est toi comme lectrice qui l’a perçu de cette manière. Je n’ai jamais pensé faire référence à ces œuvres ni à ces deux penseurs. Cela veut dire que tout se rejoint, et qu’on peut toujours trouver une superposition. Je vois, et j’écris. Tout est lié finalement.

Drôle de coïncidence quand même… sinon, je ne vais pas te demander quels sont tes blogueurs préférés, mais quels sont tes écrivains préférés ?

Pour les blogueurs, j’avoue qu’il y a beaucoup de médiocrité… Pour les écrivains, y’en a beaucoup que j’aime, essentiellement ceux de l’Europe centrale  comme le russe Léon Tolstoï et les allemands Hermann Hesse et Thomas Mann.

Tu n'es pas passionné de la littérature française à ce que je vois…

En fait je ne suis pas fan des écrivains réalistes, comme Balzac et Proust. D'ailleurs, ça m'a fatigué de lire Du côté de chez Swann.. Tout ce qui relève de l’anti-héro comme Flaubert et Stendhal, je n’aime pas également. Sinon, le reste m’intéresse.

Pourtant j'aurais parié que tu serais un fan d'Albert Camus...

J’aime Camus l’essayiste, pas le romancier.

Bon, moi je suis une très grande admiratrice de tout ce qu’il a fait :)… d'ailleurs, en parlant de lui, quand il dit : « Le journal est la conscience d’une nation », est-ce qu’on peut par extrapolation, dire qu’aujourd’hui, un blog, c’est la conscience de la population ?

Ça serait trop prétentieux. Un blog, c’est subjectif. Ce que le blogueur a à faire, c’est d’être honnête et intègre avec lui-même, mais ne pas prétendre être la conscience ou le porte-parole de la nation, car là on se trompe. Les blogs ne font pas office de journalisme alternatif. Leur avantage c’est d’offrir une plateforme d’échange, c’est tout.

Pourtant certains blogueurs prennent la parole  sans hésiter à parler au nom d’un « nous », n’hésitant pas à croire qu’ils parlent au nom du peuple…

Ils le croient, mais ce n’ai pas vrai.

Mais on ne peut nier que les blogs offrent un débat qui n’a pas lieu ailleurs (du moins pour le cas de la Tunisie), non ?

Il offre le canal mais pas le contenu. Sur la blogosphère on catalogue très vite : pour ou contre, pros ou antis. Or, il faut en discuter, la foule ne doit pas raisonner par blocs : les bons contre les méchants. Le problème, c’est que nous tunisiens, nous ne voulons pas aller vers le mieux, mais on veut directement le mieux !

Une remarque intéressante… sinon, le mot de la fin ?

C’est la question la plus dure… Merci, et puis tout devint blanc !

Propos recueillis par Sarah B.H

 Toutes les interviews et tous les articles de Blogorama


c-blogorama-130110-1.jpg