Publié le 06-03-2018

Tunisie, un an après : à Sidi Bouzid, la Révolution n’est pas terminée

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi s'est immolé par le feu. La ville est déçue et se bat pour récupérer "sa" révolution. Installé au café Gamouda, un jus de fruit devant lui, une cigarette allumée, Moez Hamdouni discute avec une petite dizaine d'autres personnes de banderoles, photos, tableaux et autres problèmes de logistique liés à l'organisation du "festival international de la révolution du 17 décembre". 



Tunisie, un an après : à Sidi Bouzid, la Révolution n’est pas terminée

"Pour nous, la révolution est celle du 17 décembre et non du 14 janvier ! Ce n'est pas non plus la révolution de Jasmin. Pendant 18 jours, on a senti les bombes lacrymogènes, pas le jasmin. Le 17 décembre, c'est le premier jour de la révolution, la première étape, le moment où elle est née. Ensuite on a été à Kasbah 1, pour la terminer", se souvient le sous-directeur de l'école privée El Manar de Sidi Bouzid, avant de noter que, "en Égypte, en Libye ou au Yémen, le nom de la révolution est celui des premières manifestations".

Tous des bouazizi

Après l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant, le 17 décembre 2010, ce père de trois enfants était descendu, comme des dizaines de personnes, "spontanément" dans la rue. Les revendications : de l'emploi, du changement.

"Rien n'a changé, que ce soit au niveau du travail, de l'argent, de la vie... même si maintenant on se connaît mieux, on peut manifester, discuter avec notre voisin." Une liberté qui semble ne pas avoir de prix pour Bilel Ghardi, membre du Comité de protection de la révolution. "On est tous des Bouazizi. Nous sommes tous prêts à nous immoler, même encore maintenant. Nos demandes, c'était du travail. Nous avons les mêmes demandes depuis onze mois", rappelle-t-il.

"Changer la Tunisie"

Vingt-trois ans, une casquette vissée sur la tête, blouson en cuir, ce jeune homme a "tout laissé tomber" pour manifester dès les premières heures qui ont suivi l'acte de Mohamed Bouazizi. Quelques jours après que Ben Ali a pris la poudre d'escampette, le 14 janvier, il est parti en louage (mini-bus) avec huit autres amis, pour "faire tomber le gouvernement Ghannouchi".

Du 23 au 28 janvier, des milliers de personnes venues de tout le pays s'étaient retrouvées place de la Kasbah, dans le centre-ville de Tunis, pour demander le départ du gouvernement de transition, considérant qu'il était composé essentiellement d'anciens membres du RCD, le parti de Ben Ali.

"À l'époque, on espérait changer toute la Tunisie. Mais ce n'est pas le cas. On a constaté qu'il y a des gens qui travaillaient avec Ben Ali qui sont toujours en liberté. J'espère que la justice va jouer son rôle", souhaite Moez Hamdouni.

"Rue de la Révolution"

Alors que la rue principale de Sidi Bouzid, que les habitants souhaitent renommer "rue de la Révolution", va se parer de ses plus beaux atours pour accueillir entre 30 000 et 40 000 personnes pendant trois jours, l'espoir des premiers jours semble avoir disparu.

"Je n'ai pas envie d'en parler. C'étaient les bons jours. Les jours où on espérait. Quand on manifestait, on avait l'impression d'appartenir à la Tunisie, mais quand on rentrait regarder les informations, il n'y avait rien sur nous", regrette amèrement, les yeux remplis de larmes, Seif Nsiri. "On n'a rien gagné de cette révolution, peut-être à long terme...", estime-t-il, installé au café de l'hôtel Horchani, alors que le froid glace les os.

Également présent à la Kasbah, ce jeune homme de 33 ans, diplômé d'un bac + 2 en économie-gestion, est toujours au chômage, comme plus de 30 % de la population de cette ville du centre de la Tunisie connue pour être le "berceau de la révolution". "Je ne demande pas à ce que l'État m'embauche, je milite parce que le peuple a le droit de bénéficier des biens de son pays. Mais le problème, ce sont les hommes politiques qui nous représentent", constate-t-il, les estimant "stériles" et assurant qu'ils leur ont "déjà confisqué cette révolution". "Quand on est allés à la Kasbah, on pensait changer l'histoire, mais c'est l'histoire qui a nous changés, en négatif", déclare, désabusé, Seif.

Niqab ou emploi

Alors qu'au Bardo, le sit-in se poursuit devant l'Assemblée constituante élue le 23 octobre, Bilel est surpris de la tournure des débats. "Quand on a fait la révolution, on voulait du travail, on voulait mettre la famille Ben Ali dehors. Le niqab ou la laïcité n'ont jamais été un problème", analyse-t-il. Pour lui, "il doit y avoir une deuxième révolution. Mais ce ne sera ni Maya Jribi, ni aucun parti qui la fera. Elle doit être une révolution d'intellectuels."

Bilel fait ainsi référence à la sortie très remarquée, le 6 décembre, de Maya Jribi, membre du Parti démocrate progressiste. La députée avait appelé à "une deuxième révolution" alors que l'Assemblée commençait à examiner un texte visant à organiser les pouvoirs publics. Ce texte, abandonné depuis, proposait la création d'un poste de super-Premier ministre face à un président de la République réduit à un rôle purement honorifique.

"Ce n'est pas elle qui va décider de faire une deuxième révolution, parce que la première ne lui appartient pas, ni à Ennahda [le mouvement islamique qui a remporté 89 sièges sur les 217 de l'Assemblée], ni à Marzouki [qui vient d'être élu par la constituante au poste de président de la république]. Elle appartient au peuple. Et c'est lui, et lui seul, qui décidera s'il y aura une deuxième ou troisième révolution", surenchérit Moez Hamdouni.

En attendant, pour les Sidi-Bouzidiens, le plus important est de renommer cette révolution, de peur de se la faire voler et de tomber de nouveau dans l'oubli. Mais surtout, "il s'agit d'un mouvement populaire qui a donné plus que ce que l'on attendait", assure Bilel qui clame : "La révolution n'est pas terminée."

 

Source : Le Point


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